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Les Jeunes. Et si nous y Pensions ?

Vendredi, 10 décembre, 2010 - 13:12

Si l’actualité politique belge est monopolisée par les « -teurs » et les tentatives de « faire coïncider » les volontés des partis qui seront amenés à gérer le pays, il est utile de garder à l’esprit que les dynamiques de régression sociale à l’œuvre dans différents Etats européens risquent d’être enclenchées ici aussi dès qu’un gouvernement sera formé.

Eh oui, car ces mesures d’« austérité », douloureuses pour les travailleurs (et pas pour le capital) mais « inévitables » (vraiment ?) déjà expérimentées dans la douleur en Grèce et en Espagne dicteront, à n’en pas douter, les premiers pas du futur gouvernement fédéral.

A l’image de ce qu’il se passe actuellement en France, l’un des premiers grands « chantiers » de dépècement de la sécurité sociale sera celui des pensions. Et les conclusions de la « Conférence Nationale des Pensions » (reprises dans un Livre Vert publié en février 2010[1]) serviront très certainement de base à la « réforme » (ou « contre-réforme », pour être précis) qu’on nous prépare.

A la lecture de la synthèse de ce Livre Vert, des réponses consensuelles ont déjà été trouvées : un nouveau « Pacte des Générations » (réduction des prépensions et augmentation du taux d’emploi des 55-65 ans). Problème : la discussion n’a pas été menée avec les premiers concernés… les jeunes ! Le futur de nos sociétés dépend en grande partie des aspirations des plus jeunes. Et on ne voudrait pas les consulter sur un débat aussi sensible que celui de la réforme des pensions ? Doit-on comprendre que les réponses, peu consensuelles, qu’une telle consultation pourrait apporter, ébranleraient les belles certitudes cadenassées par le Livre Vert ?

Pas étonnant qu’un assureur privé réalise des sondages auprès des jeunes sur les pensions et organise un débat pour publier les résultats dont la représentativité et la validité scientifique rivalisent de médiocrité[2]… Profitant du climat de psychose sur les pensions, au son des « on ne pourra plus les payer », cet assureur a réussi à soutirer les réponses qu’il escomptait : « les jeunes ne font pas confiance au gouvernement pour gérer leur pension ».  Grand pédagogue, il leur a fait comprendre « par eux-mêmes » qu’il vaut mieux souscrire une assurance privée… chez l’organisateur du sondage, par exemple.

S’il est nécessaire de s’interroger sur la légitimité d’un débat organisé dans un but commercial, il est tout aussi important de se demander pourquoi le ministre compétent n’a pas jugé utile de prendre en compte les opinions de toutes les générations.

Quelle perspective de pension pour les jeunes ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que seule la pension légale (par répartition – les actifs d’aujourd’hui cotisent pour les retraités d’aujourd’hui) est sûre. Les pensions du 2ème et du 3ème pilier (par capitalisation), bien qu’elles soient garanties pour la plupart par l’Etat, peuvent ne pas être payées. L’Etat ne disposera pas éternellement des fonds pour renflouer les institutions financières qui auront tout perdu dans les aventures boursières. Il suffit de regarder la perte de valeur de certains fonds de pension au cours de la crise pour se rendre compte que parier la tranquillité de ces vieux jours en Bourse peut s’avérer risqué.

Ensuite, face au chômage de masse qui touche les jeunes (plus d’un jeune de 18 à 25 ans sur trois est sans emploi en Communauté française) leur priorité est de décrocher un emploi de qualité.

Enfin, quand un jeune passe d’un contrat « win-win » à un intérim, puis à un CDD, il lui est difficile de faire des projets. Si les prévisions s’avèrent exactes, la Conférence Nationale pour les Pensions ne revalorisera pas le 1er pilier, cimentera le 2ème pilier et encouragera le 3ème pilier à coups de cadeaux fiscaux. La précarité d’emploi croissante des jeunes doublera les inégalités qui les touchent. En effet, leur contrat précaire n’inclura pas d’assurance-groupe et le peu qu’ils toucheront ne leur permettra pas de se constituer une épargne privée  ils passeront du statut de travailleurs précaires à celui de pensionnés crèvent-la-faim.  Rappelons que seules les pensions légales sont un droit pour toutes et tous et sont donc égalitaires…

Élargissons le débat !

Est-il normal que le gouvernement incite tous les citoyens, jeunes et moins jeunes, à jouer en Bourse ?

Pour élargir le débat à toutes les générations, il nous semble utile de revenir sur certains mythes relatifs aux pensions :

  1. Dans le Livre Vert, mais également dans les prises de position de partis politiques, il semble que la revalorisation des pensions légales soit taboue. Les nombreuses lignes expliquant le souhait de « renforcer le 1er pilier », sont suivies de la volonté de généralisation du 2ème pilier et de l’extension du 3ème pilier. Mais, face à l’absence de refinancement de pensions légales et à l’acharnement néolibéral ambiant contre la sécurité sociale, comment ne pas comprendre que toutes les déclarations sur l’attachement au 1er pilier ne sont que des vœux pieux ?
  2. Le système du bonus/malus pour la pension arrive sur la table. Cette proposition de la FEB (reprise entre-temps par plusieurs partis politiques) vise à passer à un système qui couplerait une carotte pour ceux qui veulent (et peuvent) travailler plus longtemps à un bâton (une diminution de la pension), pour ceux qui veulent (et peuvent) arrêter de travailler plus tôt. Au-delà du caractère cynique de cette mesure, on peut se demander comment cette carotte à l’allongement des années de travail ne se transformera pas automatiquement en un bâton barrant la route des plus jeunes vers l’emploi…
  3. Dans la presse, certains partis flamands défendaient une prise en compte réduite des périodes assimilées (chômage, crédit-temps, arrêt-maladie, etc.) dans le calcul de la pension. D’un côté, on pousse à la pension par capitalisation et de l’autre on réduit l’accès à la pension légale. Notons que ces mêmes partis déclarent, la main sur le cœur, qu’il faut « renforcer les pensions légales »…
  4. Mais il faut insister sur le fait que ce qu’on nous présente comme une évidence démographique (« il y aura plus de pensionnés et pas plus d’argent», etc.) n’est qu’une thèse d’inspiration néolibérale. Le but n’est pas ici de nier le vieillissement de la population, ni la baisse du taux de natalité. Il faut rappeler qu’un refinancement des pensions est possible (un Fonds de Vieillissement a été créé à cet effet et est doté de 16 milliards d’euros), mais qu’il s’agit d’avoir le courage de l’affirmer et de le traduire au niveau politique. A l’évidence démographique prônée par la droite, opposons une évidence de choix politique.  Prônons le choix de mieux répartir les richesses toujours croissantes (voir les hausses du Produit Intérieur Brut), créées par le travail des pensionnés et futurs pensionnés. 

[1] Plus d’infos à ce sujet sur http://www.pensioenconferentie.be/fr/1_1.html

[2] Voir à ce propos le communiqué de presse du Conseil de la Jeunesse du 12 avril 2010 (http://www.conseildelajeunesse.be/IMG/pdf/CP_Delta_Lloyd.pdf).