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Un capitalisme pur et dur

Alain Robat

Début février, la direction du groupe Smurfit Kappa Cartomills annonçait la fermeture de son site de production de Mettet. Un mois plus tôt, cette entreprise, spécialisée dans la production de carton d’emballage, avait pourtant octroyé une prime de productivité aux travailleurs. Rapatrier ses bénéfices en Irlande pour éluder l’impôt, bénéficier de réductions de cotisations sociales, fermer une usine rentable… Exemple frappant de la logique capitaliste! Alain Robat est délégué de la Centrale Générale depuis 2008 et travaille depuis 22 ans chez Cartomills. Il retrace les événements et nous livre les sentiments des travailleurs.

Mercredi, 5 mai, 2010 - 16:20

Peux-tu nous expliquer l’annonce de la fermeture ?

Le 3 février, on a reçu une invitation de la direction à un Conseil d’Entreprise extraordinaire. Le lendemain, on y a appris que la direction enclenchait la « procédure Renault » pour la fermeture de l’usine. Les permanents n’étaient même pas au courant… La direction leur avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’il n’y aurait rien d’important à l’ordre du jour !

Quelles furent les réactions des travailleurs ?

Le lundi, on a décidé de faire grève. A la fin de cette journée de grève, certains se demandaient s’il fallait continuer. Des travailleurs semblaient se résigner : « De toute façon, c’est fini. A quoi bon faire grève si c’est juste pour perdre de l’argent ? ».

La nuit portant conseil, on a poursuivi la grève le mardi et le mercredi.

Le jeudi, nous avions une première négociation avec la direction. Les directeurs n’ont rien voulu savoir : pas de plan social, pas de restructuration… C’était la fermeture sèche, point barre !

On les a donc retenus jusqu’à ce qu’ils acceptent de rencontrer le BEP (Bureau économique de la Province de Namur), la Sogepa (Société wallonne de Gestion et de Participation) et d’inviter les délégations des 2 autres sites, Ghlin et Grand-Bigard, autour de la table.

Ils ont donc rencontré le BEP et la Sogepa mais, comme ils l’ont déclaré plus tard, c’était « par politesse ».

Comment la direction justifie-t-elle sa décision ?

Les arguments avancés par la direction ne sont pas fondés. Notre permanent Pascal Vivone et un spécialiste en comptabilité des entreprises à la CG, Frédéric Michel, ont demandé des chiffres concrets à la direction. En analysant ces données, ils ont mis en évidence que la fermeture n’était que financière. Le site est rentable (NDLR : depuis 2005, le site rapporte en moyenne 631 000 € de bénéfice d'exploitation chaque année  - 870.000 € en 2009 !) mais la fermeture l’est encore plus !

En fermant l’usine, ils gagnent une somme dont je ne me souviens même pas… Des sommes pareilles, c’est tellement inimaginable ! En conservant l’usine, ils auraient quand même continué à dégager des bénéfices… Mais pas assez à leurs yeux !

Comment se sont déroulées les négociations ensuite ?

Quand on leur a proposé une structure « light » avec 40 travailleurs au lieu des 69 actuels, ils ont refusé. Pour eux, ça revenait au même que la situation actuelle.

Maintenant on va continuer à négocier le plan social. On va essayer de descendre les prépensions à 52 ans (5 travailleurs concernés). Mais ce n’est pas encore acquis. Il y aurait également 3 départs volontaires vers le site de Ghlin.

Et pour la suite ?

J’avoue que je ne suis pas très optimiste. La direction nous a déjà prévenus que Cartomills n’était pas une société riche. Mais Cartomills est chapeauté par Smurfit. Ce n’est donc pas Cartomills qui nous met dehors, c’est Smurfit. Et Smurfit est une société riche !

Que t‘inspire la situation ?

Comme on le répète tout le temps, on ferme un site rentable pour accroître encore le profit. C’est du capitalisme pur et dur. C’est un cas d’école, c’est aberrant, dingue… C’est normal que les gens commencent à se révolter en voyant des trucs pareils.

Comment réagissent les travailleurs actuellement ?

Ici, ils sont très chauds. A la limite, c’est nous qui devons les retenir pour l’instant. Sinon, ça fait longtemps qu’ils seraient déjà partis faire des actions à Ghlin ou Grand-Bigard. Mais tant que le patron ne bloque pas les négociations, on ne bouge pas. On pourra bouger à partir de demain, première vraie journée de négociations. On va mettre nos propositions sur la table. Mais on a déjà eu des échos : la direction considérerait que ces propositions sont « exagérées ». Je pense donc que les travailleurs se mobiliseront à nouveau.

Cette interview a été réalisée lors de l’action de solidarité, le 29 avril à Mettet. Le lendemain, les négociations se sont poursuivies… jusqu’à 4 heures du matin !

Initialement, la direction ne proposait que le minimum légal, soit 2.800 € d’indemnités, uniquement pour les travailleurs sous contrat à durée indéterminée. Face à cette intransigeance, les travailleurs ont à nouveau du retenir la direction jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé.

Résultat : 57 pertes d’emploi, douze reclassements et 30.000 € de prime de départ pour chaque travailleur licencié, qu’il soit sous CDI ou CDD. Cette somme sera le point de départ des prochaines négociations portant sur les primes d’ancienneté.

On ne peut évidemment pas crier victoire : le site sera bel et bien fermé. Le combat des travailleurs de Mettet n’en reste pas moins exemplaire par la solidarité dont ils ont fait preuve et les mobilisations qu’ils ont organisées.