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Décarbonation de l’industrie wallonne: un investissement pour l’emploi de demain!

Carte blanche - Le soir (09/11/2021)

Par Jean-François Tamellini, secrétaire général de la FGTB wallonne; Marc Becker, secrétaire national de la CSC

La crise climatique n’est plus à notre porte, elle s’est invitée chez nous en la fracassant.

Les inondations, incendies et pics de chaleur sans précédents que le monde a connus cet été ne nous laissent plus aucun doute sur la réalité des changements climatiques, leur accélération et leurs impacts catastrophiques en termes de justice sociale.

Les personnes en situation de précarité sont en effet les premières à subir les conséquences des catastrophes climatiques. A terme, domino par domino, c’est toute l’économie qui risque de s’effondrer si un changement profond n’est pas opéré, mettant même en danger notre démocratie elle-même si des mesures de plus en plus contraignantes venaient à devoir être prises par les gouvernements.

Selon l’OMS, le seuil d’élévation de 1,5 ºC de température moyenne annuelle a déjà 40 % de chance d’être atteint d’ici 2025 et notre fenêtre d’opportunité d’action est extrêmement étroite.

Malgré quelques progrès, la situation se détériore

En 2015, l’accord de Paris fut le premier qui a permis de trouver un consensus mondial sur les objectifs à atteindre. La 26e conférence annuelle de l’ONU sur le climat, qui se tient Glasgow jusqu’au 12 novembre sera l’occasion de procéder à la première évaluation des progrès réalisés.

Les parties doivent également présenter aujourd’hui des contributions nationales plus ambitieuses de réduction des gaz à effet de serre à l’horizon 2030. En effet, si l’on devait se contenter des mesures actuelles, le réchauffement climatique s’envolerait bien au-delà d’1,5 ºC (2,7 ºC !). Ils doivent également dévoiler leur plan pour décarboner l’économie mondiale et atteindre la neutralité carbone à horizon 2050.

Des progrès ont certes été réalisés. Le Pacte vert pour l’Europe, adopté par la Commission en 2020, devrait faire de l’Europe le premier continent climatiquement neutre en 2050. Plus largement, 70 pays ont indiqué des objectifs de neutralité carbone vers le milieu du siècle.

Néanmoins, ces efforts restent insuffisants. Objectifs après objectifs, plan après plan, la situation continue de se détériorer. Après une légère baisse en 2020, due à la pandémie, les émissions de gaz à effet de serre ont repris leur croissance pour revenir à un niveau presque comparable à celui de 2019. Pire, pour un euro investi dans les énergies renouvelables, deux le sont toujours dans les énergies fossiles.

Pour une transition énergétique radicale et socialement juste

Nous devons donc aujourd’hui penser d’urgence l’adaptation alors que, jusqu’ici, les politiques s’étaient concentrées sur l’atténuation du changement climatique. La fenêtre d’opportunité pour mettre en œuvre une transition énergétique socialement juste se réduit d’année en année. Les organisations syndicales demandent un changement de cap radical dans les politiques menées.

Depuis des années, nous réclamons, en particulier, que des feuilles de route pour la transition des secteurs industriels wallons les plus impactés par la décarbonation soient négociées dans le cadre de la concertation sociale, aux niveaux régional, sectoriel et de l’entreprise. Il s’agit de préserver l’emploi et de promouvoir une réindustrialisation vers des secteurs porteurs d’avenir ainsi que la relocalisation des activités stratégiques.

Les accords de branche en Wallonie

Dans ce contexte, certains outils nécessitent d’être rapidement revus afin de répondre aux enjeux. En Wallonie, la politique énergétique industrielle est principalement basée sur les accords de branche, accords conclus, sur base volontaire, entre la Région et les fédérations industrielles. Selon les termes de ceux-ci, les secteurs s’engagent notamment sur des objectifs d’amélioration de leur efficacité énergétique et d’émissions de CO2. 14 fédérations et 232 entreprises représentant 37,4 TWh, soit 95 % de la consommation industrielle wallonne, participent aux accords de branche.

Les entreprises concernées bénéficient en contrepartie de différents avantages leur permettant une réduction de leurs coûts d’exploitation et une amélioration de leur compétitivité, tels que des réductions sur le prix de l’énergie et différents subsides. Sur la période 2014-2020, ces derniers représentaient un total d’environ 740 millions d’euros.

Un système à revoir de toute urgence

Ce système d’accords volontaires donne évidemment une certaine flexibilité aux entreprises, tant au niveau des projets qu’elles mettent en œuvre que de celui de la détermination des objectifs à atteindre de manière négociée avec les autorités. Ce système nécessite néanmoins d’être réformé rapidement pour faire face aux enjeux actuels et viser de véritables ruptures technologiques.

On peut en effet se poser la question de l’ambition des objectifs fixés… Quatre ans avant l’échéance, ils seraient déjà quasiment tous atteints et aucun objectif ne concerne les réductions du niveau absolu des émissions de gaz à effets de serre.

De plus, les avantages accordés sont contre-productifs puisqu’ils conduisent à réduire le coût de l’énergie pour les entreprises sans objectifs clairs de réduction d’émission de CO2. Ils sont en effet accordés aussi bien aux entreprises qui réalisent des projets qu’aux entreprises qui ne font rien, le bilan étant globalisé par fédération industrielle.

Les accords de branche sont en outre particulièrement opaques. Les organisations syndicales ne sont pas représentées dans les comités directeurs, constitués uniquement de représentants de la Région wallonne et des fédérations industrielles. Le dernier rapport public présentant les résultats par fédération industrielle date de… 2016 !

Pour des accords réellement efficaces

Pour la troisième génération d’accords de branche qui démarrera en 2023, les organisations syndicales demandent :

– le renforcement des approches volontaires par une approche davantage proactive. Il s’agit de dépasser la seule atteinte des objectifs énergétiques et climatiques adoptés par la Wallonie, pour promouvoir le redéploiement économique régional dans le cadre d’une industrie décarbonée, ainsi que les investissements dans des technologies innovantes telles que l’hydrogène. A ce titre, nous plaidons pour une révision des règles de déficits excessifs prévues par le Pacte budgétaire européen, afin de neutraliser les investissements publics liés à la décarbonation ;

– des aides publiques cohérentes et réellement incitatives par rapport aux objectifs fixés, que ce soit en termes de subsides ou de fiscalité ;

– l’ensemble des chaînes de valeur doit être prise en compte afin d’encourager les sauts technologiques et le développement de l’économie circulaire. Les aides devraient en outre cibler en priorité les entreprises innovantes qui investissent dans les technologies de ruptures et les entreprises électro-intensives soumises à la concurrence internationale ;

– la lutte contre les effets d’aubaine. L’argent public doit servir à financer uniquement les investissements qui ne pourraient pas être réalisés en l’absence d’aides et qui sont cohérents avec les objectifs énergétiques et climatiques de la Wallonie ;

– la perte des avantages accordés pour toute entreprise participante qui délocaliserait une activité polluante. Dans ses accords avec les fédérations industrielles, la Wallonie doit contractualiser les sanctions à prévoir dans ces cas ;

– l’interdiction de compenser les projets en matière d’énergies renouvelables par des efforts moindres en matière d’efficacité énergétique ;

– une plus grande transparence. Les données relatives aux avantages octroyés, à leur montant, aux projets financés, aux résultats en matière de réductions d’émissions de gaz à effet de serre, d’efficacité énergétique et d’économies réalisées devraient être disponibles par entreprise et pas uniquement par secteur, comme c’est le cas actuellement ;

– la participation des organisations syndicales au processus via leur intégration dans les comités directeurs. Il est également indispensable que l’information des représentants des travailleuses et travailleurs concernant les projets mis en œuvre par les entreprises ainsi que les rapports par fédération industrielle soit rendue obligatoire tant au niveau des conseils d’entreprise, qu’au niveau sectoriel et interprofessionnel ;

– un cadre statistique wallon permettant d’évaluer la réelle contribution des accords aux objectifs climatiques ;

– au niveau des entreprises concernées, des engagements fermes en matière de formation et de reconversion des travailleuses et travailleurs impactés par les projets développés ;

– l’obligation de maintien du niveau d’emploi sur les différents sites de production des entreprises en accords de branche.

Nous sommes à un tournant. Les défis sont énormes et des mesures fortes doivent être prises à tous niveaux. Ce n’est qu’en intégrant ces différentes mesures que la Wallonie pourra développer une politique énergétique et climatique qui assure une décarbonation juste tout en répondant aux enjeux industriels.