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Petite babydoll

Anne-Marie Robert, Secrétaire générale adjointe de la FGTB wallonne, réagit à la polémique récemment provoquée par une publicité du FOREM.

Branle-bas dans le landerneau médiatique, facebook et twitter en première ligne…

Ca tombe bien, les estomacs se remettent encore des agapes du Nouvel An… haro donc sur le baudet… Forem.

Pour le coup, tout le monde s’y met : deux Ministres, Mesdames Frémault et Simonis ; la Présidente de Vie féminine, suivie ou précédée de son homologue des Femmes prévoyantes socialistes, sans parler des délégations syndicales en interne, ainsi que divers mouvements féministes…

Et tout ce monde a bien raison de réagir… Cette affiche est évidemment inacceptable !

Mais attention, terrain miné, qu’a d’ailleurs parfaitement et rapidement compris Hafida Bachir en supprimant ses commentaires des réseaux sociaux parce que cela risquait d’être mal perçu par les auxiliaires de ménage elles-mêmes. 

C’est ce qui s’appelle « être coincé ». Dur dur en effet de critiquer une campagne de pub s’intitulant « Osez réaliser vos rêves » sans avoir l’air de critiquer du même coup les personnes qui désirent s’investir dans les métiers ciblés.

Mais faut-il pour la cause focaliser les critiques – nombreuses et variées – sur le côté sexiste de l’affiche ?

En rester là serait à mon sens passer à côté de l’essentiel.

Et cet essentiel, quel est-il à mes yeux ?

C’est que tout le monde – ou presque – trouve normal que les services publics aient depuis des lustres adopté les méthodes communicationnelles des entreprises privées. Et cela, à grands frais.

Que dis-je normal… Il faudrait dire : adéquat, indispensable, obligatoire…

Comment faire moderne, efficace, dynamique, accrocheur… quand on a des messages par toujours drôles à dispenser ? En se fiant aux boîtes de pub qui ont pignon sur rue pour faire dépenser le consommateur…

Ici, il ne s’agit pas à proprement parler de consommer mais d’entrer dans la « storytelling » des métiers en pénurie.

Petit script de rappel, peut-être pas nécessaire car répété à l’envi : X dizaines de milliers de chômeurs pour X dizaines de milliers d’emplois non pourvus… certains, qui y ont gros à gagner, s’obstinent à mettre entre les deux phrases un signe d’articulation… signe mouvant par ailleurs…

Rappelons-nous l’odyssée des prépensions : quand les employeurs les voulaient, ils clamaient haut et fort qu’un travailleur âgé en prépension, c’était un jeune que l’on pouvait engager…

Quelques années plus tard, changement de discours : à leurs yeux, ce remplacement était loin, ô combien, d’être systématique…

Pour les métiers en pénurie, il suffisait de former… d’où surgit le dispositif Job Focus, il y a plus de dix ans, qui allait, une fois de plus, tout résoudre : colloques, séminaires et campagnes de pub firent florès… On ignora totalement les mises en garde du Dulbea, organisme chargé par la Ministre de l’époque de réaliser une étude sur les métiers dits en pénurie. Celle-ci insistait sur le fait que, bien souvent, les métiers étaient en pénurie car liés à des conditions de travail très pénibles et des salaires peu attractifs… Il me souvient encore d’une saillie un peu virulente d’une professeure d’université présente à ce colloque : « La solution aux pénuries, elle est très simple : augmentez les salaires liés à ces métiers et la problématique disparaîtra ! »

Comme c’était un prof d’unif, personne ne se moqua ouvertement mais les commentaires firent bon train en coulisses…

Plus de dix ans après ce colloque inaugural, le problème reste entier malgré toutes les ressources mises en œuvre…

Revenons au scandale médiatique qui fait le buzz aujourd’hui.

Ce qui l’a causé est loin d’être une première : il me souvient d’un cas assez similaire, il y a une dizaine d’années. Il s’agissait d’une campagne pour promouvoir une fois encore des formations et le communicant était venu tout content nous présenter ses trouvailles, sous forme de petits clips vidéo.

Ironie du sort : il avait dû revoir sa copie car des femmes avaient – à juste titre – fait remarquer qu’il manquait de figures féminines dans les clips en question.

La mise en scène pour promouvoir le métier de clarkiste représentait un ouvrier qui faisait « tourner sot » l’engin, renversant au passage de lourdes caisses sur son collègue, mettant ainsi la vie en danger par son manque de formation. Le conducteur inexpérimenté avait un casque et un bleu de travail, quoi de plus naturel ? Mais était aussi basané, affublé d’une grosse moustache et de cheveux crêpelés…

Quant à l’employée ajoutée pour l’égalité homme/femme, elle était blonde, aux vêtements ajustés et aux longs ongles manucurés, et baragouinait avec candeur un pidgin cherchant à démontrer l’absolue nécessité de se former en langues étrangères.

A l’époque, une seule personne dans l’assemblée s’est choquée de ces stéréotypes. A ses critiques lui fut répondu benoitement : « Mais, Madame, c’est de l’humour… »

Revenons donc à cette petite fille aux bigoudis et tablier Vichy dont l’audace doit consister à se former, pour réaliser son rêve, au métier d’auxiliaire de ménage…

Cette caricature - bien évidemment inacceptable - a au moins le mérite de démontrer à quel point ce discours est absurde… Une personne qui désire se former au métier d’auxiliaire de ménage, ce n’est pas pour réaliser un rêve… c’est pour gagner sa croûte… Et elle peut, par ce biais, en retirer des avantages : un revenu dont elle pourra se servir pour s’acheter des biens nécessaires ; s’offrir peut-être, ainsi qu’à ses proches, des loisirs et du confort ; nouer des relations, éprouver un certain bien-être d’être insérée davantage dans une société qui, à tort ou à raison, considère le travail comme un facteur déterminant d’insertion sociale…

Toutes ces raisons ne sont-elles pas suffisantes de telle sorte qu’un service public y puise des arguments pour une campagne d’information honnête et digne ?

Le scandale, si scandale il y a, n’est-il pas que l’on force ce service public à agir en utilisant les « armes » de la publicité auxquelles le consommateur est de longue date habitué, sans que cela suscite la moindre critique ?

Le magicien Monsieur Propre qui vient sonner à la porte de la ménagère lambda, accompagné de traînées d’étoiles qui font le ménage en un clin d’œil, ne devrait-il pas être également un scandale aux yeux de cette ménagère qui sait parfaitement – ainsi que toutes ses consoeurs – que le ménage n’a rien de magique mais qu’il doit être fait si l’on veut résider dans une maison où il fait bon vivre ?

Quel est le but de la publicité pour attirer le chaland ? Ca doit être percutant et attirer l’attention.

Bingo : on peut dire que la petite fan des sixties a atteint son but… Elle a même créé un fameux rock and roll…

J’entends déjà d’ici les cris d’orfraie poussés pour l’occasion par ceux-là mêmes qui insistent sempiternellement pour que le Forem – et tous les Organismes d’intérêt public en général – se dotent des moyens modernes de communication…

Je laisserai le mot de la fin à JF Kahn ; « Boulez est moderne, Stockhausen est moderne… mais personne ne m’empêchera de préférer Mozart. »